Cette semaine en France, la violence a frappé. Oui, la violence terroriste, celle de Daesh qui refait surface après que son «califat» en Syrie et en Irak a été rayé de la carte. Celle du Franco-Marocain Radouane Lakdim, qui croyait qu’en prenant en otage le Super U de Trèbes, près de Carcassonne (Aude), il obtiendrait la libération de Salah Abdeslam, dernier survivant des terroristes du 13 novembre 2015. Celle qui a fait quatre morts, dont le lieutenant-colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame, qui s’est constitué otage pour sauver un civil, risquant ainsi sa vie que le terroriste a bel et bien fini par lui prendre.

Cette violence-là, oui. Mais pas seulement. Le jeudi 22 mars, veille de l’attentat de Trèbes, des étudiants de la faculté de droit de l’Université de Montpellier qui occupaient pacifiquement un amphithéâtre ont été agressés par un groupe d’individus vêtus de noir, cagoulés et armés, qui les en ont expulsés par la force et sous un flot d’injures racistes. On apprenait ensuite que la semaine passée, précisément le vendredi 16 mars, le Lycée autogéré de Paris avait été attaqué par des militants du Groupe Union-Défense (GUD), mouvement étudiant d’extrême droite, à coups de jets de pierre et, entre autres, d’insultes homophobes.

Le retour du terrorisme de Daesh et ces deux attentats d’extrême droite, car il ne peut s’agir moins d’attentats qu’à Trèbes, démontrent que la France est entrée dans une phase inquiétante de violence politique au mépris ouvert du droit – du droit positif, mais aussi, surtout, de la culture du droit.

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A la faculté de droit de Montpellier, un amphithéâtre occupé pris d’assaut par des hommes armés cagoulés. (Capture d’écran)

Sans «Allahu akbar», pas de terrorisme ?

Aucune comparaison possible ? Réellement ? Est-ce parce que le commando de Montpellier et les vandales du GUD n’entendaient quant à eux tuer personne, mais seulement faire peur – et qu’en sait-on d’ailleurs ? Ou, peut-être, parce que ni Montpelliérains ni Parisiens n’ont crié, en pénétrant sur les lieux de leurs forfaits, «Allahu akbar», «Dieu est le plus grand», cette formule religieuse utilisée tant par les Musulmans que les Chrétiens dans le monde arabe, mais que les divers groupes jihadistes en activité ont dévoyée pour en faire leur cri de guerre ? Foin des excuses bidon. Il s’agissait aussi de terrorisme.

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Philippe Pétel, le doyen démissionnaire de la faculté de droit de Montpellier. (Capture d’écran)

C’est ce que l’on commet lorsque l’on s’en prend à un lieu, et à une population, qui ne fait que vivre sa vie et ne vous avait pas provoqué, et quand bien même, en pareil cas, il y a les tribunaux, seuls habilités en France à connaître des litiges de ce genre. C’est ce que l’on commet en s’en prenant à des étudiants universitaires non-violents exerçant légalement le droit de grève – le plus grave étant bien, en l’espèce, le soutien affiché par le Doyen de la Faculté de Droit de Montpellier, Philippe Pétel, «fier» de ce commando quant à lui si fier de ses propres actes que ses membres ressentaient le besoin de cacher leur visage. Depuis quand un professeur de droit défend-il la loi du plus fort ? Mal lui en a pris, en tout état de cause. Le Doyen Pétel remit dans la foulée sa démission, signe d’une conscience peu tranquille sans doute.

A Trèbes, Montpellier et Paris, un phénomène unique s’est manifesté. Le rejet du droit, le droit objectif et les lois qui le composent, ainsi que des droits, les droits subjectifs, ces droits dont la loi est la créatrice et la garante. Et la soumission forcée du droit à la violence.

Quand le droit s’arrête aux marches de la chaire

En ce qui concerne Daesh, rien n’est plus à démontrer : les lois séculières françaises, ou de quelque pays démocratique que ce soit, sont condamnables puisqu’étant celles de kouffars, d’incroyants, de non-Musulmans. Même la Tunisie où l’Islam est religion d’État n’a pas été épargnée, car elle a pris la voie de la démocratie. Pour Daesh, tout ce qui n’est pas Daesh n’est pas l’Islam, et tout ce qui n’est pas l’Islam mérite la mort. Et quiconque se reconnaît en Daesh doit la donner, toujours et partout, à ces infâmes mécréants. Trèbes n’est qu’un sinistre rappel de ce que l’on sait.

Mais dans le cas de Montpellier, lorsque l’on enseigne le droit, que l’on est chargé par la République de transmettre le savoir des lois, la première chose à faire est bien de n’y pas attenter soi-même. C’est pourtant bien ce que l’on fait lorsque l’on remet en cause le droit de grève, consacré par l’Article 7 du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 qui, même si cette constitution est bien sûr révolue, n’en est pas moins partie intégrante du bloc de constitutionnalité créé par la décision Liberté d’association du Conseil constitutionnel en 1971. A ce titre, s’ajoute à la Constitution lato sensu, depuis cette même époque, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, les deux textes ayant été rejoints en 2004 par la Charte de l’environnement. L’ex-Doyen Pétel, «fier» des auteurs de l’agression commise contre ses étudiants grévistes, se disqualifiait irrévocablement par de tels propos.

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En 2013 à Paris, lors d’une manifestation contre le mariage pour tous, le GUD désobéit sciemment à la Police nationale et emprunte un chemin interdit, drapeau tricolore en tête. (Capture d’écran)

A Paris, qu’attendre de l’extrême droite, du moins celle qui ne se drape pas dans un habit de pseudo-respectabilité comme le Front National, si ce n’est de la haine et de la violence envers quiconque l’indispose, c’est-à-dire à peu près tout le monde ? Pas grand-chose. Sauf que le GUD, donc le Groupe Union-Défense, est né sous le nom de Groupe Union-Droit, en l’occurrence au sein des étudiants de l’Université Paris II Panthéon-Assas – dont la direction actuelle s’est toujours montrée, cependant, solidaire du Lycée autogéré de Paris lors d’attaques, jusqu’alors uniquement verbales ou par voie de graffitis, à l’endroit de l’établissement considéré comme un bastion de gauche au milieu d’un quartier où la mouvance nationaliste se conduit comme en terrain conquis. Et lorsqu’on est issu, là encore, des facultés de droit, l’on met un point d’honneur à respecter ce que l’on incarne. Le droit, par exemple celui à la liberté d’expression, et non le hooliganisme haineux.

Daesh : Un visage islamiste, une âme fasciste

Autant d’expressions de la violence politique qui ne peuvent que nourrir Daesh, en France et ailleurs, comme le comprend quiconque sait tant soit peu ce qu’est cette organisation. D’abord, un groupe qui se veut «État islamique», souvent présenté comme le rival d’Al-Qaïda dont il est, sous sa forme actuelle, une dissidence, mais qui n’a d’islamiste, a fortiori de musulman, que le visage. Sous ce qui est en réalité un masque d’islamisme, caricatural de l’Islam au point d’en être aussi représentatif que la Lord’s Resistance Army ougandaise l’est du christianisme, se cache une organisation dont l’idéologie, le mode de recrutement et, du temps du «califat», la vie sur son territoire, se comparent bien plus au précédent historique du nazisme. C’est ce que démontrent on ne peut mieux le chercheur franco-américain Scott Atran dans son texte L’État islamique est une révolution et, plus récemment, les journalistes françaises Édith Bouvier et Céline Martelet dans leur enquête sur les recrues françaises de Daesh intitulée Un parfum de djihad. Pour qui aurait la mémoire courte, les noun, «n» en arabe pour nasrani, «chrétien», peints sur les maisons des villes conquises à l’été 2014, sont là pour rappeler les horreurs antisémites des milices d’Hitler juste avant la Shoah.

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Le noun arabe, devenu symbole des Chrétiens d’Orient persécutés. Parfois à mauvais escient, comme lorsque l’extrême droite islamophobe occidentale le reprend à son compte.

Ce n’est pas pour rien si Daesh n’a cessé de vouloir pousser les pays européens à montrer aux Musulmans une haine sans cesse plus forte. Son but avoué : dans ces pays où les Musulmans sont une minorité, créer des situations de guerre civile où, se sentant haïe à mort par la majorité, la population musulmane se tournerait logiquement vers lui en tant que son défenseur. Manque de chance, les Musulmans de France et d’ailleurs ne sont pas tombés dans le piège. Manque de chance pour Daesh, d’abord, mais aussi pour nos extrêmes droites qui n’ont de cesse de nous pousser à craindre et rejeter ces mêmes populations musulmanes au motif qu’elles seraient entièrement rendues à Daesh et prêtes à exécuter le moindre de ses ordres pour massacrer les kouffars et asservir ce qu’il en resterait ensuite. Ce Daesh qu’ils prétendent combattre, nos populistes droitiers occidentaux lui doivent en réalité beaucoup, eux qui se sont ceints du noun pour afficher leur prétendue solidarité avec les Chrétiens persécutés par l’organisation terroriste mais qui, plus d’une fois, se sont illustrés par des propos douteux sur le Troisième Reich «inventeur» du procédé. Indignation sélective, tout autant que l’est la mémoire des partis politiques concernés.

Autant dire que la violence politique de notre extrême droite, «bien de chez nous» et qui s’en vante, n’est en rien moins grave que celle de Daesh, pour la bonne raison qu’elle en est la principale inspiration. Si tant de partis populistes de droite occidentaux soutiennent Bachar al-Assad, l’homme qui a permis à Daesh d’exister en libérant de ses prisons tout ce qu’elles contenaient de jihadistes, les détenus politiques non-violents ayant continué quant à eux d’y être torturés, parfois jusqu’à la mort, cela ne doit rien au hasard. Ce que l’on sait en Syrie, pourquoi choisirait-on de l’ignorer en France ?

Un pas de plus vers le double terrorisme

Aussi hasardeux que cela puisse paraître de vouloir lier les trois attaques, du moins celle de Trèbes aux deux précédentes, il n’en demeure pas moins qu’elles sont toutes trois des illustrations d’un phénomène des plus inquiétants, menaçant envers l’État de droit parce qu’envers la paix civile.

C’est ce phénomène que les frères d’armes du lieutenant-colonel Beltrame, au-delà même de la Gendarmerie et jusque dans les services de renseignement, craignent de longue date : l’existence en France d’une double violence terroriste, jihadiste d’un côté et d’ultradroite de l’autre, ou plus exactement, l’occurrence d’attentats d’extrême droite en réplique à ceux de Daesh. Si les trois attentats récents ne présentent certes pas ce profil, il n’en demeure pas moins qu’avec eux, les conditions pour que soit réalisée cette crainte se voient encore un peu plus réunies.

Jihadistes et ultradroite se savent, avec l’extrême gauche, les milieux les plus surveillés par les autorités en France. L’ultradroite, dotée d’une vitrine politique de choix avec le Front National, faisait jusqu’ici tant soit peu semblant de respecter la loi, du moins sa lettre. Montpellier, et plus encore Paris, ont démontré qu’elle ne s’en souciait désormais plus, ou si peu. Elle vient de franchir un nouveau pas vers d’éventuels attentats, avec des armes autrement plus meurtrières que des battes ou des pierres, pour faire pièce à ceux que Daesh viendrait à revendiquer. Dès lors, dans une société entièrement rendue à la terreur, l’idée même de droit perdrait bien sûr tout son sens.

Indulgence interdite

Pour étouffer dans l’œuf le problème, une indulgence en particulier est interdite à nos autorités : celle qui consiste, et que l’on voit à l’œuvre depuis bien trop longtemps, à maintenir les coups de force de l’extrême droite sous le coup du droit commun cependant que toute sortie de route frappée du sceau de l’islamisme se trouve qualifiée de radicalisée et de terroriste.

Emmanuel Macron se veut conciliant envers l’Égyptien al-Sissi et le Syrien al-Assad seulement parce qu’il y a Daesh et le terrorisme islamiste. Pour le chef de l’État, même la dégradation alarmante du respect des Droits Humains en Égypte ne permet pas de «donner des leçons» au Caire, ce qui serait dû au «contexte sécuritaire». Quant à la Syrie, Daesh serait l’ennemi du peuple français mais non Assad, ennemi seulement de son propre peuple – comme si ce n’était pas déjà grave en soi. Sans s’en rendre compte, il ne fait qu’absoudre un arbitraire contre un autre.

Nous ne pouvons l’accepter en France, le terrorisme jihadiste et celui d’extrême droite doivent être combattus d’un même front, si l’idée du droit, la culture du droit, doit encore conserver un sens au sein de la République.

De la Colombie assaillie par les FARC marxistes et absolvant ses paramilitaires à l’Algérie des années 1990, pour laquelle les abus des milices «patriotes» passaient au nom de la lutte contre le GIA, tout pays au monde ayant toléré un terrorisme contre un autre garde à vie la cicatrice de cette erreur fatale.

Pas de ça ici. La France, République «indivisible» selon sa Constitution, n’a pas le droit de faire ce tri.

Contre la violence politique, une arme : le droit pour tous.

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